
A l'entrée de la Bibliothèque Nationale à Paris (la seule, la vraie, pas les huit boîtes de cornflakes du quai de la Gare), une jolie liseuse est la promesse des trésors qu'on y peut trouver. Chacun sait qu'en nos temps éclairés un poète inconnu, ou même méconnu, cela n'existe plus. Et le lecteur qui fait son pain quotidien d'Hélinant de Froidmont, de Jacques Pelletier du Mans ou de Louis de Gallot de Chasteuil se trouvera donc ici comme chez lui. Il se demandera peut-être seulement pourquoi aucune anthologie, ou presque, ne fait place à ce Grégoire dont je fais exprès de ne pas citer le nom entier : les raretés ont leur prix, et il m'a fallu tant de temps (et de chance) pour découvrir celle-là. Une piste ? Recommencez du début : une jolie liseuse à la Bibliothèque Nationale de Paris, la vraie...
Hélinant de Froidmont
Jacques Pelletier du Mans
Louis de Gallot de Chasteuil
"Grégoire"
Hélinant de Froidmont
Mort va vers ceux qui d’amour chantent
Et qui les apprends si à chanter
Com font ceux qui par ce t’incarnent
Qui tout hors du siècle se plantent
Que ne les puisse supplanter
Mort tu ne peux ceux enchanter
Qui le tien chant savent chanter
Et qui la peur-Dieu en enfantent
Coeur qui tel fruit peut enfanter
Au vrai le puis accréanter
Que le tien jeu ne le supplante
Mort qui saisis les terres franches
Qui fais ta qeuz des gorges blanches
A ton rasoir affiler
Qui la soif à l’avare étanches
Que le riche n’ait que filer
Qui te peines de le guiler
Qui lui êtes au pont les planches
Dis moi à ceux d’Angiviller
Que tu fais l’aiguille enfiler
Dont tu leur veut coudre les manches …
JACQUES PELLETIER DU MANS (1517-1582) :
Alors que la merveilleuse aurore
Le bord de notre ciel colore
L’alouette, en ce même point,
De sa gentille voix honore
La faible lumière du point.
Tant plus ce blanc matin éclaire
Plus d’elle la voix se fait claire ;
Et semble bien qu’en s’efforçant,
D’un bruit vif elle veille plaire
Au soleil qui se vient haussant.
Elle guindée de zéphire,
Sublime, en l’air vire et revire
Et déclique un joli cri
Qui rit, guérit et tire l’ire
Des esprits, mieux que je n’écris.
Soit que Junon son air essuie,
Ou bien qu’el se charge de pluie,
En haut pourtant elle se tient,
Et de grignotter ne s’ennuie,
Fors quand le neigeux hivers vient.
Même n’a point la gorge close
Pour avoir sa nichée éclose ;
Et en ses chants si fort se plaît
Que vous diriea que d’autre chose
Ses alouetteaux elle ne plaît.
En plein midi, parmi le vide
Fait défaillir l’oeil qui la guide,
Puis tantôt comme un peloton,
Subit en terre se dévide,
Et pour un temps plus ne l’oit-on
LOUIS DE GALLOT DE CHASTEUIL :
Je suis je ne suis plus je changerai mon estre
cependant je seray sans qu’à jamais je soys
Ce que je fus icy mais non ce que j’estoys
semblable ne pouvant dissemblable cognaistre
Passant ! tu peux ma voix à ta voix recognaistre
Ce que tu es passant ! je fus quelqu’autrefoys
Ce que tu fus ava,t je ne suis toutefoys
Ny seray, ni j’ay sceu tel qu’ores avant estre
Les jours comme les eaux s’escoulent et s’en vont
Sans fin les éléments se deffont et reffont
Mourir, vivre en ce monde est une mesme chose,
Me veus tu mieux comprendre et remarquer au vray
Voy le temps tu verras par sa métamorphose
Quel je suis quel je fus quel encor je seray
« GREGOIRE » :
Je meurs de soif auprès de la fontaine
Je m’ensommeille à la pointe du jour
Je m’espouvante en paisible séjour
Et m’esbahis devant cause certaine
Je tiens à coeur parolle toute vaine
Et laisse courre à funeste discours
j’appelle à moi qui ne m’est de secours
Et n’entends point l’amour qui m’est prochaine
j’appelle amour à peine qui me poinct
J’appelle dol qi ne me touche point
Le jour m’est nuit L’aride m’est semence
Tant que vivant la mort me deschira
Mais lors que mort enfin se saisira
Lors j’entendrais que toute vie commence
Lors que dans l’un l’autre serons
Unis comme fer dans la plaie
Soleil d’aube en la mer gelée
Où s’accolent membres et fronts
Lors qu’Amour nous deschirera
Lors qu’ensemble par nous sera
Mesme délivrance criée
Lors revenant de cette mort
Saurons quelle paix fut priée
Sur nos âmes et nostre corps
Je meurs de vous qui m’estes toute vie
Je veux parler votre bouche me fault
L’estrange peut accorder sa faulx
Sans pour jamais distraire mon envie
Je veux marcher Si je n’ai votre corps
Il n’est de corps qu’en nulle part me porte
Je veux dormir et n’ay que teste morte
Si votre coeur auprès du mien ne dort
De notre amour je n’ai qu’ymage creuse
Son onde fraische a couleur de sang noir
Si je n’ai plus le bonheur de vous voir
Ni le malheur de vous savoir heureuse
Bientôt serai devant l’extreme porte
De ce pays où vais en reculant
N’ayant en l’oeil que route desja morte
Et tout aveugle à celle où je suis allant
Dans ce regard comtiens je toute sorte
Du monde estrange où va Mort assemblant
Désert sans asme où fut vive cohorte
Et froide chair où fut amour bruslant
Puis il est vous près de moi cheminante
Sur mesme route et pour brief moment
Et tant prochaine et telle dominante
Qu’il n’est horreur ni abandonnement
Que n’abolit dedans ma main prieuse
De vostre main l’estoile sommeilleuse