• Id : 2082
  • Category:PHOTO
  • Sequence :Coréennes_6Jours
  • Card : COREENNES_SIX JOURS STACK015 + Duplication
images/900/COREENNES-SIX-JOURS-STACK015.jpg
  • Text :


    Où ai-je jamais vu ces expressions s'incarner aussi 
    littéralement : un sourire qui s'efface, un visage qui se
    défait ? Cette corrosion, lente ou rapide, de la chair que
    le sourire avait lissée et tendue -la lèpre de l'espace
    attaquant une planète. Je pense à Li, courant auprès de
    notre wagon, à la gare-frontière, alors que nous quittions
    la Corée par cette marche du nord qu'autrefois les rois
    coréens maintenaient déserte pour tenir les tartares à
    distance -une muraille de vide, large de quarante
    kilomètres- et son visage d'un seul coup devenant flou,
    comme vu à travers ses propres larmes. Ou bien encore :

    Nous visitions l'usine chimique de Heung Nam,
    fière de sa cheminée, «la plus haute d'Asie», et de ses
    cadres féminins. Un de ces cadres, le plus jeune je crois,
    avait été convié à la table où se déroulait le rituel des
    Délégations : présentations, rafraîchissements, bonbons
    au ginseng, discours de bienvenue, rafraîchissements,
    histoire de l'usine, rafraîchissements, chiffres de
    production, rafraîchissements, avez-vous des questions à
    poser ? ― nous avions. Et bien entendu le génie français
    s'exerçait aussitôt sur le cadre féminin : était-elle mariée
    ? allait-elle bientôt se marier ? pensait-elle à se marier ?
    comment s'y prenait-elle pour commander à des
    hommes ? -toutes questions totalement saugrenues dans
    un monde communiste et coréen, mais auxquelles le
    cadre répondait avec la plus généreuse gentillesse, 
    élevant en coupe ses belles mains plébéiennes devant
    son visage lorsqu'il était question de mariage. (« Elle est
     confuse » disait joyeusement Monsieur Ok, notre
    truchement...) Enfin, Marx l'emportant tout de même sur
    Offenbach, on en vint aux renseignements économiques,
    professionnels -et à un détour, cette question : « Que
    font vos parents? »

    J'étais à ce moment-là plongé dans mon appareil.
    C'est sur le dépoli du Rollei que j'ai vu la métamorphose 
    se faire, le sourire se perdre dans la douleur comme une
    eau bue par le sable. Dans la déchirure du silence, tous
    baissaient le nez, s'inventant en hâte un Rolleiflex
    imaginaire, un viseur où s'abriter le regard, et j'entendais
    M. Ok expliquer à mi-voix que, oui, ses parents étaient
    morts pendants la guerre, que c'était le cas de beaucoup 
    de Coréens et que, oui, ils avaient beaucoup de peine 
    quand on leur en parlait -et maintenant le visage de la 
    jeune fille était couvert de larmes, mais elle ne baissait
    pas la tête, et les mains qui avaient caché son rire
    demeuraient immobiles sur la table. 

    Cet instant lui appartenait : c'était à elle d'en 
    disposer, et personne n'eut la médiocre audace de lui
    offrir des paroles de consolations. Et comme elle avait eu
    le courage de ses larmes, elle eut celui de briser ce
    silence que nous avions respecté. L'extraordinaire chant
    de haine et de volonté qui suivit, il faudrait plus que
    l'image et le récit pour lui rendre justice : très droite, ne
    regardant personne, les mains repliées devant elle,
    parlant très vite, entremêlant les paroles de sa douleur et
    les slogans du Parti, elle dit qu'elle haïssait les Américains
    qui avaient tué ses parents, mais que maintenant sa voie
    était parfaitement claire, qu'elle devait toujours ( tou)ours )se
    surpasser, que grâce au Parti sa douleur même avait un 
    sens, et qu'en travaillant pour son pays elle vengeait ses
    morts... Tout ce qui, dit sur un autre ton, n'eût été que le
    catéchisme d'une bonne militante, et qui en devenait à la
    fois l'Office des Ténèbres, et le sombre Alleluia.  

  • Movie :
    SIXJOURS
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